Portrait D

Kaléidoscopie, cœur lumineux de forme arrondie. 7 traits vert foncé ornent le cœur. Celui-ci est entouré d’une couronne de 14 perles violettes. Une frise de cercles décoré de vert et de orange se trouve sur le pourtour du premier cercle. Enfin, des demi-cercles tournés vers l’extérieur terminent le motif.

Dr G. L., Médecin généraliste

Compte-rendu de consultation – xx février 20xx 10h38

Bxxxxx Cxxxxxx Femme, xx ans

N° de sécurité sociale 2xxxxxxxxxxxxxx

Adresse xx rue xxxxxxxxxxxxxx xxxxx xxxxxxxxxxxxxx

Symptômes

La patiente déclare ressentir une douleur à l’épaule droite « sournoise

et permanente » depuis environ 6 mois. La douleur la réveille

« plusieurs fois par nuit depuis 1 mois ».

Examen clinique

  • Palpations : la douleur est localisée au niveau de l’épaule et du biceps.
  • Interrogatoire : d’après les déclarations de la patiente, les mouvements de rotation externe et interne provoquent les piques de douleur.
  • Test des mouvements : la patiente peut effectuer des levers de bras vers l’avant et l’arrière. Elle est limitée dans les mouvements de rotations.

Analyse de l’état de santé

Inflammation, hypothèse de tendinite écartée, possible capsulite

rétractile en phase chaude de stade II.

Plan du rapport médical

  • Traitement : crème anti-inflammatoire
  • Rééducation : 10 séances de kinésithérapie
  • Examens para-cliniques : IRM des épaules

Le diagnostic est tombé : « – Capsulite. – Capsulite ? – Capsulite rétractile. Inflammation de la capsule articulatoire. »

Elle a haussé l’épaule gauche. Elle ne savait pas que les articulations étaient entourées d’une capsule. On lui a assuré que cela reviendrait, tôt ou tard, sans séquelles. Soit. Ne pas se laisser abattre. Plus accès à sa main droite, elle remplacerait chaque geste par son double gaucher.

Elle a dressé mentalement la liste des actions qu’elle réalise de la main droite : se brosser les dents, tourner une clé dans une serrure, pousser une porte, serrer la main, attraper la bouilloire, verser l’eau, prendre la tasse, passer les vitesses, appuyer sur les boutons – du réveil, de l’ascenseur, de la porte d’entrée, de l’ordinateur, bref, tous les boutons, sauf ceux des vêtements qui nécessitent l’usage des deux mains, s’était-elle dit.

Après de nombreuses contorsions, elle était finalement parvenue au niveau « Contrainte du bras droit inutilisable : maîtrisée ! ».

Bientôt, elle n’avait plus ressenti de douleurs au bras, son épaule était simplement « comme gelée ». Une douleur lancinante était soudain apparue au genou gauche, près du mollet. Elle se manifestait lors de mouvements de rotation externes ou internes par de vives piques. Bien que douloureux, le genou gauche conservait sa mobilité. On lui a prescrit quelques séances de kiné et une IRM des genoux.

Épaule droite et genou gauche. Une toute nouvelle démarche, le bras inerte le long du buste, la jambe raidie par un genou devenu fixe, clopin-clopant, mouvement de balancier asymétrique. Mais pas de quoi s’inquiéter : main gauche, jambe droite, elle se servirait de ce qui fonctionnait encore. Elle a cependant préféré investir dans une voiture anglaise – volant à droite et levier de vitesse à gauche – seule solution adaptée à sa nouvelle condition. Et c’était reparti pour un tour, plus mobile que jamais. « Contrainte du genou gauche inflammé : contournée ! ».

Dr G. L., Médecin généraliste

Au Dr E., Rhumatologue

À xxxxxxxxx, le xx mars 20xx

Chère consœur,

j’ai reçu Madame Bxxxxx ce jour pour des raideurs dans la nuque. La patiente présente une réduction de mobilité croissante : elle déclare avoir été limitée à 90 puis 45° de pivotement horizontal. Sa mobilité est aujourd’hui de 7°.

Par ailleurs, Mme Bxxxxx a des antécédents de capsulite à l’épaule droite et au genou gauche.

Bien cordialement,

Dr G.

La réduction de ses mouvements de cou avait constitué un nouveau défi. Un soir qu’elle se demandait comment élargir la portée de sa vue, elle avait imaginé une structure, inspirée des crinolines d’antan : des cercles concentriques reliés entre eux par des baleines. Noué à la ceinture, le jupon de métal lui permettait de maintenir une posture stable et de fixer toutes sortes d’ustensiles du quotidien ou objets décoratifs, à portée de main. Elle y a fait installer un habile réseau de rétroviseurs qui lui conféraient une vision à 360°, comme les chouettes.

Épaule droite, genou gauche, cou à 7 degrés. Obstinée, elle continuait sa route.

Son dos est le dernier rétrécissement en date. L’angle entre son buste et ses jambes est passé du plat à l’aigu en quelques mois. Sur le plan vertical, cette fois-ci. On dirait que quelqu’un l’a pliée à différentes reprises pour lui donner une forme toujours plus expérimentale.

Elle a décidé de troquer sa maison – 2 mètres sous-plafond et porte cochère – contre un réduit sous les toits, plus adapté à ses nouvelles dimensions. La crinoline steam-punk forme désormais une excroissance sur l’arrière de son corps. Elle se déplace avec deux cannes qu’elle avance à contre-temps : pied droit canne gauche, canne droite pied gauche. Ses gestes se font de plus en plus précis à mesure que leur amplitude se réduit. Chaque jour elle s’affaire, construisant ici, déplaçant là. Elle se cogne de loin en loin contre l’un des 4 murs.

Elle attend le prochain ajustement de son corps.

La carapace guette.

Le cri qui fissure, le poussera-t-elle ?

Portrait D, femme aux mouvements rétrécis

Kaléidoscopie sagittale et longitudinale (2019)

Série « métamorphose »

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