Portrait P

Kaléidoscopie vitrail. Sur l’extérieur, des fleurs mauves et roses ? Forment 2 couronnes imbriquées. À l’intérieur, des V inversés forment 7 branches qui font penser à 1 flocon de couleur vert-doré. À l’intérieur, une couronne de dentelle ocre terminée par un pochon noir. À l’intérieur encore, 7 motifs en forme de queue de rat décorent le centre lumineux.

Les autres pensent que c’est une femme comme les autres, mais elle, elle sait pertinemment qu’au fond, elle est une tortue.

Le physique déjà. Elle est dotée d’un long cou. Et puis il est incroyablement mobile : elle le rentre entre ses épaules quand elle a peur ou honte, et le ressort juste après la tempête. Sa vue, ensuite, est ridiculement faible pour une humaine. Elle est obligée de porter des lunettes à double foyer pour remplir les tâches qu’on attend d’elle. Des verres grossissants comme une paroi entre elle et le monde qui lui permettent néanmoins de voir, tout en gardant ses distances. Elle est fort heureusement très douée pour repérer les mouvements, surtout en vision périphérique et mène finalement la plupart de ses activités sans trop de gêne. L’ensemble combiné lui donne une silhouette particulière qui lui avait valu, dès le collège, le sobriquet de « La tortue ». Selon les personnes, c’était plus ou moins bienveillant. Son ami d’enfance disait « Ma petite tortue » pour la saluer tandis que les simples connaissances lançaient un « Tiens, voilà la tortue » à son arrivée, sans même lui adresser un regard.

Son goût pour l’alimentation végétale est, à n’en pas douter, une autre preuve irréfutable de sa tartugie. Elle se régale tout particulièrement de salades, sucrées ou salées. Salade de baies rouges (airelles, myrtilles, fraises, framboises, cassis) ou de légumes carmin (betterave, tomate, poivron, chou rouge, piment) avec des feuilles de menthe ou de basilic. Elle en salive rien que d’y penser. Or, elle a lu il y a très longtemps dans un de ces livres-documentaires pour enfant dont les rayons des médiathèques débordent, que les tortues, du fait de leur faible vue, étaient attirées par les aliments rouges qu’elles distinguent mieux que les autres. La description correspond, non ?

Sa lenteur est, par ailleurs, légendaire parmi ses connaissances. Sa mère vous le dira, elle a toujours été lente, plus que ses frères et sœurs. Mais c’est surtout les commentaires de son ancien prof de sport qui en parlent le mieux : « Fais preuve d’une grande endurance. » « Difficultés pour la course de vitesse. Pourquoi ne pas essayer le marathon ? ». Ce n’est pas qu’elle ne veut pas, c’est juste qu’elle est plus à l’aise comme ça. Elle préfère prendre son temps. Sans pression. En se laissant le temps d’observer.

Dès l’instant où elle a pris conscience de sa particularité, elle a complètement accepté sa nature. Elle a bon espoir de vivre jusqu’à 100 ans, comme les tortues les plus imposantes. D’ailleurs, elle s’y emploie passivement : les hivers passés, elle est entrée en léthargie. Elle a construit une grotte à partir de couvertures, de couettes et de divers coussins sous lesquels elle s’est enfouie en attendant le retour du printemps. Elle pense, pour des raisons pratiques, déposer un dossier de demande de reconnaissance de sa tartugie : la famille s’inquiète, le propriétaire et les fournisseurs en tout genre l’appellent quotidiennement, ce qui perturbe son sommeil d’hiver. Ça lui disconvient. Elle envisage de déménager dans une zone tropicale plus adaptée à son métabolisme. Elle a pensé à la Guyane, on y parle français.

Elle s’est confectionné une garde-robe pour dévoiler au monde sa nature profonde. Ainsi, on ne la voit jamais sans son sac à dos, porté avec les deux lanières. Elle est plus stable et elle se sent protégée. Elle se sent aussi à l’aise. Un sac en bandoulière jaune pâle porté sur le devant vient compléter son armure.

Elle n’est pas très intéressée par le sexe, elle se demande si elle aura envie, un jour, de se reproduire. Si cela devait être le cas, elle ne pourrait pas couper à un accouplement ou deux. Ça la contrarie un peu. Elle a vu des reportages sur l’accouplement des tortues et elle avait trouvé que les râles des mâles étaient assez déstabilisants. Est-ce qu’elle devra trouver un homme-tortue ? Et si oui, comment et où ? Est-ce qu’il devra pousser le même type de râles ? Est-ce que les femelles tortues ressentent quoi que ce soit dans cette position ? Naturellement, restera la question de la naissance. C’est très difficile d’être une tortue quand on est humaine. Elle aura certainement pour instinct d’aller pondre ses œufs dans un trou pour que les plus résistants survivent, mais cela risque d’être très mal vu. Elle est censée accoucher. Cette histoire de naissance par le vagin, jambes écartées, de cordon ombilical à couper, de placenta à décoller, ça la répugne. C’est tellement plus élégant, plus intime, à son avis, d’aller creuser son trou dans la terre et d’y déposer le fruit de ses ébats. Enfin, intime, ça dépend, elle ne sait pas si elle est d’une espèce qui pratique la ponte individuelle ou collective. Ça pourrait être quelque chose, de participer à un évènement si grand, en toute sororité. Pondre toutes ensemble la prochaine génération. Elle ressent un peu d’appréhension… elle ne sait pas comment s’y prendre, les tortues l’accepteraient-elles ?

Une autre menace la préoccupe : les filets. Selon Wikipédia, ils seraient la cause, avec les autres pollutions marines, de la disparition d’espèces de tortues en mer (elle s’est renseignée). Et étant donné ses capacités à la nage, elle n’est pas sûre de réussir à les éviter !

Pourtant, les tortues sont des êtres résistants à la longévité légendaire. Il paraît que le mot « tortue » vient du mot « tartare » parce qu’une tortue antique serait revenue des Enfers… vivante ! On ne peut pas prendre ces histoires au pied de la lettre. Mais tout de même, pourquoi tant de cultures feraient reposer le monde sur le dos d’une tortue géante si de simples filets suffisaient à l’arrêter ?

Elle y fera face le moment venu. Pour l’instant, elle a un billet d’avion à réserver.

Portrait P, femme tortue

Kaléidoscopie instantanée (2020)

Série « animale »

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2 thoughts on “Portrait P6 minutes de lecture

  1. J’aime beaucoup cette histoire.ca le fait toujours penser à l’animal totem’ c’est comme ça que je ressens le mien en tout cas. Comme si nous habitions l’un dans l’autre. C’est marrant parce que des les premiers mots je l’étais fait l’image de ce sujet tu as décrit par la suite comme son sac a dos😊.

  2. Il reste 3 portraits à la série “animale”. J’espère qu’ils continueront à te plaire. Je me demande si tu y verras des animaux-totems ou autre chose, selon la manière dont je leur ai tiré le portrait !
    Je sais ton imaginaire visuel prolifique, j’imagine même les couleurs que tu pourrais y mettre, d’après ta palette des dernières cartes-maisons

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